ABIDJAN-Le 1er forum régional de l’eau d’Abidjan s’est ouvert sur un constat sans concession lors de la présentation de la grande revue-bilan du processus de Gestion Intégrée des Ressources en Eau (GIRE) en Afrique de l’Ouest. Plus de deux décennies après la Déclaration de Ouagadougou de 1998, les experts mandatés par la CEDEAO, l’UEMOA et le CILSS dressent le portrait d’une région politiquement pionnière, mais économiquement vulnérable. Si les textes juridiques et les structures transfrontalières font figure de modèles mondiaux, le financement durable de cette immense architecture institutionnelle demeure le grand maillon faible d’un espace en pleine mutation démographique et climatique.
L’Afrique de l’Ouest est championne des réformes « sur papier ». C’est ce qu’il convient de retenir du bilan présenté à Abidjan qui met en lumière une transformation radicale du paysage législatif ouest-africain. En 25 ans, la GIRE reste au coeur des politiques nationales de la quasi-totalité des 15 pays de la région. Des lois sectorielles anciennes axées sur l’infrastructure, la région est passée à des politiques nationales et Codes de l’eau modernes intégrant la gestion par bassin comme approche.
Des pays de tête comme le Burkina Faso (avec son PNGIRE 2016-2030), le Niger ou le Sénégal maintiennent une planification continue et robuste. Au niveau transfrontalier, le succès est encore plus spectaculaire : 96 % du territoire régional situé dans des bassins partagés est aujourd’hui couvert par des Organismes de Bassin Transfrontaliers (OBT) comme l’ABN, l’OMVS, l’ABV ou l’ABM. La coopération hydro-diplomatique s’étend désormais même aux eaux souterraines, à l’image du futur accord formel sur le Bassin aquifère sénégalo-mauritanien (BASM).
Le fossé persistant du terrain et de l’accès à l’eau (ODD 6)
Derrière les succès institutionnels intngibles, le forum d’Abidjan a confronté la région à ses dures réalités statistiques. L’évaluation des cibles de l’Objectif de Développement Durable 6 (ODD 6) révèle de profondes disparités. En matière d’eau potable (Cible 6.1), si des pays comme le Cap-Vert (91 %) ou le Ghana (89 %) affichent de forts taux d’accès aux services de base, le Burkina Faso stagne à 49 %. Au niveau global régional, l’accès universel géré en toute sécurité pour 2030 reste hors d’atteinte. Un constat amer à 4 ans de l’échéance de 2030 fixé par les Nations Unies.
Dans le secteur de l’assainissement (Cible 6.2), c’est un véritable point noir. Bien que le taux d’accès aux installations de base ait doublé depuis 2000, la moyenne ouest-africaine plafonne à 37 % contre 82 % au niveau mondial. Pour l’assainissement « géré en toute sécurité », le Nigeria s’écroule par exemple à 9,2 %. Le rapport souligne le paradoxe : les scores de l’Afrique de l’Ouest pour son « environnement propice » (54,8) progressent plus vite que ses outils techniques et opérationnels sur le terrain.
Réussir la transition financière comme grand défi
La vulnérabilité majeure de la GIRE en Afrique de l’Ouest réside dans sa dépendance chronique aux Partenaires Techniques et Financiers extérieurs (Banque Mondiale, Danida, Union Européenne, BAD). L’architecture portée par des intermédiaires stratégiques comme le GWP-AO et l’UICN a maintenu la dynamique à flot, mais les structures locales manquent de ressources endogènes. « L’Afrique de l’Ouest a mieux progressé dans la construction institutionnelle de la GIRE que dans la construction de son modèle économique », résume le rapport réalisé par Dr. Madiodio NIASSE, Consultant étude GIRE/CGRE-CEDEAO
Pour l’après-2026, le rapport indique des implications stratégiques et appelle à un virage politique complet. En plus de passer de l’institutionnalisation aux résultats concrets en matière de sécurité hydrique pour les populations, l’évaluation invité les Etats à créer un nouveau pacte pour un financement endogène durable par l’application effective des redevances sur les prélèvements et pollutions, l’engagement accru des budgets nationaux et la captation des financements climatiques mondiaux.
Enfin, les Etats devront relever le défi des eaux souterraines encore négligées pour en faire une priorité de premier rang. Car, ces aquifères constituant le maillon manquant de la résilience régionale face au changement climatique.
Avec le forum d’Abidjan, les bases sont désormais posées. Le défi des prochaines années ne sera pas de concevoir de nouvelles lois, mais de s’assurer que les institutions existantes disposent des moyens financiers de fonctionner entre deux projets pour garantir la paix et le bien-être des 350 millions d’habitants de la région.
Alain TOSSOUNON (Envoyé spécial)

